Rhum vieux artisanal ou industriel : reconnaître la différence dans votre verre
Le monde du rhum vieux, qu’il soit dégusté pur ou lors d’une occasion spéciale, attire une nouvelle génération de passionnés à la recherche d...
Au XVII et XVIII siècles, le rhum n’a jamais été une simple boisson conviviale comme aujourd’hui. Dans les plantations sucrières des Antilles, d’Amérique centrale ou du Brésil, il a été au cœur d’un système économique et social bien plus vaste. Sa production étroitement liée à l’esclavage, son rôle de monnaie d’échange ou d’outil d’asservissement, son usage médical ou festif : le rhum s’est immiscé dans chaque recoin du quotidien colonial. Pour mieux saisir l’importance de ce spiritueux, il faut explorer ses diverses fonctions auprès des deux principales communautés qui partageaient – de manière inégale – cette terre : les colons et les esclaves.
Le rhum était d'abord un sous-produit de la fabrication du sucre, obtenu à partir de la fermentation et de la distillation de la mélasse. Très vite, il est devenu une pièce maîtresse de la « traite triangulaire ».
Pour les colons, le rhum, facilement transportable et stockable, faisait office de monnaie d’échange, notamment sur les marchés locaux ou lors des transactions avec les navires de passage. Le rhum servait ainsi à acheter vivres, équipements, esclaves ou même à soudoyer des autorités. Selon le journal “The Royal Gazette” de 1793, une barrique de rhum de Jamaïque pouvait acheter un cheval ou trois esclaves en Louisiane.
Ce rôle de monnaie parallèle n’était pas exempt d’ambiguïtés. En Nouvelle-Angleterre, les distilleries de rhum participaient à la « Rum Trade » triangulaire : la mélasse importée des Caraïbes était distillée sur place puis le rhum exporté en Afrique pour acheter des esclaves, qui étaient ensuite envoyés aux Amériques. Un commerce sordide et colossal : selon l’historien Sidney Mintz, plus de 7 millions de litres de rhum transitaient chaque année entre la Nouvelle-Angleterre et l’Afrique dans la seconde moitié du XVIII siècle.
Pour les colons, le rhum était un pivot social. Il accompagnait aussi bien les repas que les réunions politiques ou les événements religieux – baptêmes, mariages, enterrements. Les tavernes ne désemplissaient pas… On raconte que des dignitaires britanniques buvaient plus de 2 litres de rhum par jour au XVIII siècle (“Rum: The Epic Story of the Drink That Conquered the World”, Charles Coulombe).
Boire du rhum pur ou dans certains mélanges comme le célèbre “punch” était signe de statut. Les colons anglais raffinaient leur punch au citron, à la muscade et au sucre, le servant dans des services d’argent pour marquer leur réussite. Offrir un verre de rhum scellait une négociation, soldait une querelle ou récompensait la loyauté.
La superstition n’était jamais loin : on utilisait le rhum dans certains rituels pour chasser le mauvais sort, notamment à Haïti ou à Cuba lors des grandes fêtes syncrétiques inspirées des croyances africaines.
Contrairement aux colons, l’accès au rhum par les esclaves était strictement encadré, voire interdit par certains codes coloniaux. Quand il leur était distribué, c’était selon la volonté du maître, en guise de récompense ou d’outil d’asservissement :
Dans certaines plantations de la Barbade, un quart de litre par semaine était le “lot” du meilleur ouvrier, une pratique documentée par les récits de plantation (cf. “Sugar and Slavery: An Economic History of the British West Indies”, Richard Sheridan).
Malgré la violence d’un système fondé sur l’aliénation, le rhum a aussi servi - marginalement - de brèche dans le carcan esclavagiste.
Certaines légendes racontent que, lors de grands marronnages, des esclaves emportaient leur ration de rhum pour soigner les blessures et supporter la fuite dans la forêt. L’ethnologue Jean Fouchard rapporte que des bouteilles de rhum figuraient dans les “trous à trésor” des grands chefs marrons haïtiens.
Le rhum circulait aussi via un marché parallèle alimenté par le vol ou le troc, permettant aux esclaves d’avoir accès à une ressource certes dangereuse mais parfois indispensable à leur survie physique… et psychique.
Le rôle du rhum ne se limitait pas aux plantations : dans les colonies britanniques notamment, la Royal Navy distribuait, dès 1731, une ration quotidienne de rhum à ses marins – pratique officialisée par l’Amiral Vernon, qui imposa de diluer le rhum dans de l’eau : le fameux “grog”. Cette tradition perdurera jusqu’en 1970.
Cette ration avait plusieurs fonctions : lutter contre la mauvaise qualité de l’eau à bord, remonter le moral des troupes, mais aussi renforcer la hiérarchie en récompensant les plus méritants par une ration supérieure.
L’influence des usages maritimes déteindra sur les sociétés coloniales, où boire du rhum réunissait les différentes classes sociales lors des grandes célébrations publiques.
On oublie parfois que le rhum a été catalyseur de résistances et de soulèvements. Trop d’alcool pouvait exacerber les tensions, provoquer des rixes ou nourrir la rébellion. Nicholas Rogers, dans “Boston and the Rum Trade”, rappelle la révolte de 1768 à la Barbade, déclenchée par la raréfaction du rhum suite à une mauvaise récolte. Les esclaves, privés de leur ration, manifestèrent violemment, provoquant l’intervention de la milice.
Dans quelques cas, le rhum désinhibait les esclaves, leur permettant d’affronter leurs maîtres mais aussi, hélas, d’être plus vulnérables face aux répressions.
Le rhum a laissé des empreintes durables : il s’est infiltré dans les comptines enfantines, les musiques créoles (reggae, calypso, quadrille…), les proverbes et les cuisines locales. Les rites du “libation”, où l’on verse quelques gouttes de rhum à la mémoire des ancêtres, témoignent encore, dans les Antilles, de l’importance patrimoniale de ce spiritueux.
La France, pourtant grande productrice de vin, a fini par sacraliser, au XX siècle, ses propres rhums agricoles aux côtés du cognac ou de l’armagnac – preuve, que ce spiritueux, né d’une histoire complexe et parfois tragique, a traversé les âges pour devenir un symbole de diversité, de résilience et de partage.
Le rhum n’a jamais été un produit anodin dans les sociétés coloniales. Il incarne à la fois le fruit du labeur forcé, l’ingéniosité des distillateurs, l’ambition économique des colons et la capacité des opprimés à en faire, parfois, une arme de résistance culturelle ou une source de réconfort. Aujourd’hui, apprécier un rhum, c’est aussi honorer une histoire riche de paradoxes : celle d’un spiritueux qui a su voyager, évoluer et se faire l’écho des multiples voix qui ont façonné les Caraïbes, l’Amérique et leur diaspora.
Pour ceux qui veulent approfondir ce sujet, je recommande la lecture de :
Le rhum, hier outil de domination et de survie, reste aujourd’hui le miroir d’une mémoire partagée, toujours à redécouvrir et à réinterpréter dans toute sa complexité.
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